Élevages porcins : « La polarisation ne réglera rien »


Tant chez les producteurs que chez les citoyens, le mécanisme de consultation publique autour des élevages porcins a été critiqué dès son entrée en vigueur en 2004, mais il n’a pas été révisé depuis. Au-delà des projets déjà sur la table, ce sont aussi deux visions de l’agriculture qui s’entrechoquent, disent deux chercheurs pour élargir la conversation.


Au cœur des divergences se trouvent aussi les problèmes environnementaux, qui occupent de plus en plus de place dans l’espace public. Pour Geneviève Brisson, qui a longuement étudié la question de l’impact de la ferme porcine sur la qualité de vie rurale, les deux sujets sont liés : « La consultation devrait pouvoir régler les deux côtés : comment on améliore l’installation porcine et, socialement, comment on passe à travers ce changement-là. »


Mais la formule actuelle est « excessivement insatisfaisante pour tout le monde ». Elle n’a en outre jamais répondu aux recommandations du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), écrivait-elle avec des collègues de l’Institut national de santé publique (INSPQ) dès 2010. Aujourd’hui professeure à l’Université du Québec à Rimouski et toujours passionnée de développement territorial, elle observe encore que ces séances peuvent même exacerber les conflits plutôt que les résorber.


« Inconsciemment, les gens ont l’impression qu’ils vont dans un BAPE et vont pouvoir énumérer leurs préoccupations, leurs réalités. Les gens sont excessivement choqués », dit-elle.


Mme Brisson a sillonné les campagnes pour mener ses recherches et rappelle que les divisions touchent tant les citoyens que les agriculteurs. « Dans des conflits précédents, on a vu des enfants d’agriculteurs qui se faisaient bousculer à l’école, ou des gens qui s’exprimaient de façon incivile. »


Les producteurs font eux aussi face à des pressions de la filière porcine pour grossir ou se moderniser. Contrairement aux vaches laitières, il s’agit d’une production qui est non contingentée et donc soumise aux lois du marché international, même si l’industrie a reçu un milliard de dollars en dix ans, a calculé Le Devoir en novembre 2020.


Le modèle mis en cause


« La polarisation ne réglera rien », résume Mme Brisson, d’autant plus que les préoccupations environnementales des citoyens vont beaucoup plus loin.


« On peut très bien remettre en question certains choix de société sans être en guerre contre la filière porcine », dit Patrick Mundler, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation à l’Université Laval.


Depuis les années 1990, la filière du porc a été décrétée par des gouvernements successifs comme une production d’avenir du point de vue des exportations.


« C’est un choix stratégique qu’on peut remettre en doute », dit l’expert, alors que le problème d’acceptabilité sociale ne semble toujours pas réglé et que les problèmes environnementaux reliés à l’industrie continuent de se poser.


Les producteurs disent avoir déjà nombre de normes à respecter, dont un plan agroenvironnemental de fertilisation (PAEF). Celui-ci régit l’épandage des fertilisants, dont le lisier de porc.


Plusieurs acteurs de cette industrie disent aussi avoir amélioré grandement leurs pratiques. « On est loin de ce qui s’est passé dans les années 1980, on a beaucoup appris des erreurs et modifié les façons de faire. On sait très bien que si on ne respecte pas l’environnement et les citoyens, on va perdre nos droits de produire », insiste par exemple Marquis Roy, directeur technique de la production porcine chez Olymel.


Pour les citoyens et les experts interrogés, les balises ne sont pas assez strictes ou respectées. Les niveaux de phosphore dans les rivières en milieu agricole sont notamment encore au rouge, malgré certaines améliorations.


« Même s’il n’y a pas une augmentation fulgurante du nombre de porcs produits dans les dernières années, on poursuit dans un modèle qui n’est pas viable et qui va à l’encontre des objectifs du plan d’agriculture durable présenté par le ministre André Lamontagne », objecte Pierre Avignon, citoyen de l’Estrie qui a formé un comité citoyen autour des questions porcines.


Il ne s’agit ainsi pas seulement de la gestion des déjections : la culture à grande échelle du maïs et du soya renferme aussi son lot de conséquences environnementales, que ce soit ceux de la monoculture pour la biodiversité ou l’utilisation généralisée de pesticides pour ces deux grains.


Plus de 80 % des grains produits à l’échelle du Québec sont d’ailleurs utilisés pour l’alimentation animale. Ces terres pourraient servir à autre chose, ou en tout cas intégrer une autre céréale dans la rotation des cultures pour entre autres protéger les sols, dit le professeur Mundler.


« À l’échelle provinciale, notre production nourrit nos cochons, mais ne nous permet pas de faire notre pain », écrivait-il cet été dans la revue Relations.


« De plus en plus de Québécois souhaitent une transition agroécologique, et on doit avoir cette conversation. »


Par : Sarah R. Champagne (22/01/2022)

Source : ledevoir.com

Photo : Daniel Leal | Agence France-Presse (tirée de l'article de ledevoir.com)