De nombreux défis à l'horizon pour Olymel : entretien avec le PDG Yanick Gervais


PÉNURIE DE MAIN-D’ŒUVRE, PANDÉMIE QUI S’ÉTERNISE, RÉDUCTION DES ABATTAGES, OLYMEL EST AUX PRISES AVEC DE NOMBREUX DÉFIS. YANICK GERVAIS, SON PDG, VOIT MALGRÉ TOUT L’AVENIR AVEC OPTIMISME. CE N’EST PAS LA PREMIÈRE FOIS QUE L’ENTREPRISE NAVIGUE EN MER HOULEUSE. SA RÉSILIENCE EST UN DE SES PLUS PUISSANTS ATOUTS. ENTRETIEN.


Parlons d’abord de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Quels impacts ce conflit aura-t-il sur Olymel?


Nous n’avons aucun échange commercial avec la Russie depuis 2014. Du côté de l’Ukraine, la situation est tragique notamment pour les populations civiles. Nous avions des échanges commerciaux, mais dans le portefeuille global d’Olymel, les difficultés d’approvisionnement n’auront pas d’impacts significatifs. Cela dit, l’augmentation des cours du pétrole se traduit par des coûts de transport maritime, ferroviaire et routier plus élevés. Cette augmentation pourrait aussi se traduire par l’appréciation de la devise canadienne, ce qui défavoriserait nos échanges effectués en majorité en dollars américains. Dans quelle mesure l’accès limité aux fertilisants et l’accroissement du prix de ces derniers influenceront-ils le prix des grains à la hausse et, conséquemment, le prix du porc? Cette flambée des prix aura-t-elle ultimement un effet sur la demande en protéine animale? Nous suivons le tout de très près.


La dernière année financière d’Olymel a été difficile. Revenons d’abord brièvement sur les causes, puis sur les façons dont vous allez vous y prendre pour redresser la situation.


La pénurie de main-d’œuvre, la pandémie, la grève de quatre mois à l’usine de Vallée-Jonction et le nombre de porcs en attente ont tous été des facteurs qui ont lourdement affecté les opérations et la rentabilité de notre secteur du porc frais. Les activités à valeur ajoutée ont dû être limitées au profit des abattages et des coupes primaires. Cette situation a entraîné une diminution de nos marges. En octobre dernier, nous avons annoncé un nouveau modèle d’opération. Depuis le 24 mars dernier, il ne se fait plus d’abattage de porcs à notre usine de Princeville. Nous allons entre autres nous concentrer sur le désossage de coupes de viande avec os que nous avions pu jusqu’alors expédier en Chine avant que ce marché ne soit fermé.


Comment faites-vous pour composer avec la pénurie de main-d’œuvre ainsi qu’avec le prix du porc que l'on dit le plus élevé en Amérique du Nord?


La concurrence avec les autres secteurs d’activités est forte. Nous avons bonifié notre rémunération globale, mais il faut faire plus en offrant davantage de programmes d’accueil, de formation et de développement des compétences. Nous allons aussi avoir davantage recours aux travailleurs étrangers temporaires. Nous offrons les meilleurs salaires de notre secteur à l’échelle nord-américaine. Je suis très à l’aise avec ce constat. C’est une façon avantageuse de nous positionner, de manière à diminuer le roulement du personnel. En revanche, je suis d’avis que payer nos porcs plus chers que le reste de l’Amérique du Nord, et même au-delà, en raison d’une décision de la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, est inacceptable. On ne peut pas se battre à armes égales si on paie un porc 12, 13, 14, 15 dollars de plus que nos concurrents. Le marché est régi par les mêmes balises. Si on paie notre porc plus cher, on ne le vendra pas plus cher. Nous sommes fortement désavantagés, et pas seulement sur le marché international. Ce ne sont pas que les transformateurs américains, ou même brésiliens, qui paient le porc moins cher; ce sont aussi nos concurrents sur le marché domestique où l’on se bat, avec nos filets et côtes de porc, pour les mêmes espaces sur les tablettes. Les écarts de prix entre le Québec et l’Ontario sont importants.


Revenons sur votre décision de réduire vos achats à hauteur de 530 000 porcs, approuvée par la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec. L’enjeu a été expliqué à maintes reprises, mais ne semble pas avoir été bien compris.


Prenons ce qui est le plus sensible, soit les porcs ontariens versus les porcs québécois. Au prorata, la réduction est de l’ordre de 60 % de nos achats de porcs de l’Ontario, soit 720 000 par année, contre 12 % de nos achats de porcs au Québec, soit 530 000. L’Ontario et nos partenaires de longue date dans cette province assument donc une part plus importante que le Québec. En outre, comme entreprise responsable, nous avons donné un préavis de quatre mois. De l’autre côté, la réduction était inévitable. On produisait du porc dont le prix de vente était plus bas que le prix payé. Ce qui est encore le cas aujourd’hui. On se devait, pour nos propriétaires, de faire ce choix. Nous n’étions pas insensibles aux répercussions que ça allait avoir sur les familles agricoles, et dans toute la filière, mais il était impensable de continuer de produire à perte et de dilapider ce qui avait été construit au fil des années.


En matière de redressement, un geste important a été posé avec la vente d’Alphagene, la division génétique d’Olymel, à Genus.


La rétroaction des membres de la Filière est très positive. C’est une entente gagnant-gagnant que nous avons conclue avec Genus et sa division PIC, un leader mondial de la génétique porcine. En vertu de cette entente, qui nous a permis de lever quelque 25 millions de dollars, PIC acquiert la propriété intellectuelle ainsi que la R et D réalisée par Alphagene. Le porc qu’on considérait comme optimal il y a deux ans ne l’est pas nécessairement aujourd’hui. Grâce à PIC, nous aurons accès à un plus vaste catalogue de génétique qui contribuera au développement de la Filière porcine coopérative. Cela dit, Olymel conserve la propriété de l’ensemble de ses fermes et troupeaux, ainsi que la marque de commerce et les opérations de distribution de la génétique Alphagene.


Le projet de construction de fermes d’engraissement à Saint-Adelphe, une collaboration entre divers partenaires, dont la coopérative Avantis et Olymel, a dû être repoussé à une date ultérieure. Pourquoi avoir tenté de lancer ce projet de trois bâtiments de tout près de 4000 porcs chacun avant d’avoir effectué une consultation publique en bonne et due forme?


Il y a deux choses. D’abord, nous avons tous réalisé que nous aurions pu faire mieux en matière de consultation avec le public. Les inquiétudes étaient légitimes. Nous allons nous inspirer de ce que nous avions fait à l’époque avec les Fermes Boréales, en allant chercher l’adhésion de la population. Ensuite, c’est la nécessité de construire de nouvelles porcheries qui a été questionnée, car le message largement véhiculé, c’est qu’on produit déjà trop de porcs au Québec. En production porcine, nous évoluons sur un échiquier mondial. Nos bâtiments d’élevage doivent être à la fine pointe en matière de bien-être animal, de biosécurité et d’empreinte environnementale. Le projet de Saint-Adelphe visait à remplacer des bâtiments désuets par des installations modernes et efficaces, et non pas d’accroître la production de porcs. Il n’y a aucune intention d’être une nuisance pour l’environnement et les citoyens. En faisant bien les choses, on croit pouvoir en faire un modèle de développement en zone agricole intéressant pour tous. Le projet, comme tous les autres, quels qu’ils soient, fait actuellement l’objet d’un moratoire, et se retrouve donc à la case départ.


Présente en République dominicaine, la peste porcine africaine est à nos portes. La grippe aviaire est arrivée au Québec. Quels en sont les risques?


Ils sont bien réels. Il n’y a aucun doute. Olymel a toujours fait preuve de leadership dans la mise en place de mesures pour contrer la venue de ces maladies et la gestion de crise. Notre niveau de vigilance dans toutes nos installations au pays est au plus élevé.


Malgré les menaces et les difficultés, de beaux projets sont sur la table.


La conjoncture est néfaste, mais le modèle d’Olymel, nos capacités opérationnelles ou la qualité de nos ressources humaines ne sont pas remis en cause. Nous serons encore là longtemps. C’est pourquoi nos projets de développement et d’innovation dans nos activités de transformation, de réduction des GES, d’économie d’énergie, de récupération de chaleur, de conservation de l’eau et de soutien aux communautés continueront d’être mobilisateurs et sources de fierté pour nos employés.


Des investissements à venir?


Il y a de la rationalisation et de l’optimisation à faire en raison de la conjoncture et des nombreuses acquisitions des dernières années, mais on ne laisse pas tomber pour autant les investissements potentiels. On analyse toutes les occasions qui se présentent. Le secteur du porc frais est sous haute tension, après cinq années consécutives de rendements positifs, mais dans la volaille, les résultats ont été exceptionnels et bien au-delà de nos attentes. On a toujours réussi à se redresser. Ça ne changera pas. Notre modèle est hautement résilient.


Par : Patrick Dupuis (19/04/2022)

Source : cooperateur.coop

Photo : tirée de l'article original

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