Guerre Russie-Ukraine : l'approvisionnement du réseau Sollio sur les marchés mondiaux


EN PLUS D’ÊTRE UNE TRAGÉDIE POUR LE PEUPLE UKRAINIEN, LA GUERRE QUI FAIT RAGE ENTRE LA RUSSIE ET L’UKRAINE A DES IMPACTS PARTOUT DANS LE MONDE ET TOUCHE NOTAMMENT LES PRODUCTEURS AGRICOLES. QUELLES EN SERONT LES CONSÉQUENCES DANS VOTRE RÉSEAU? ENTRETIEN AVEC CASPER KAASTRA, CHEF DE LA DIRECTION DE SOLLIO AGRICULTURE ET VICE-PRÉSIDENT EXÉCUTIF DE SOLLIO GROUPE COOPÉRATIF.


Casper Kaastra se dit solidaire du peuple ukrainien, coincé dans l’étau russe qui se resserre de jour en jour. « La situation change très rapidement, dit-il, il est difficile de faire des prévisions dans ce contexte, mais il y a des éléments sur lesquels on peut s’appuyer. Notre réseau est très bien positionné à plusieurs égards pour approvisionner ses producteurs. »


Coopérateur : Quel impact cette guerre a-t-elle sur le prix et l’approvisionnement des grains et des fertilisants?


Casper Kaastra : D’abord, précisons que le Canada importe très peu de grains en provenance de l’Ukraine et de la Russie. Cela dit, le conflit affecte les marchés et les prix mondiaux des grains. Les deux pays sont de très grands exportateurs de blé et d’huile de tournesol, par exemple. Près de 75 % du volume mondial d’exportation d’huile de tournesol provient de ces deux pays. Ça met en contexte toute leur importance sur l’offre mondiale des produits agricoles. Le conflit actuel met énormément à risque les capacités d’exportation de ces deux pays. Elles vont inévitablement diminuer, voir même tomber, en raison de leur incapacité croissante de charger les bateaux pour l’exportation. Les acheteurs habituels de ces deux pays se tourneront vers d’autres sources. Résultat : ça mettra de la pression sur toute la commercialisation mondiale et le bilan de l’offre et de la demande. Ça change à très court terme et le prix du grain monte rapidement.


Comment cela se répercute-t-il sur les producteurs agricoles? Vont-ils bien s’en tirer, ou est-ce que ce sera tout de même difficile?


L’impact, d’une part, c’est qu’ils ont l’occasion de vendre leur récolte à un prix plus élevé. En revanche, leurs coûts de production augmenteront aussi, car la situation en Ukraine fait grimper les prix du pétrole et des fertilisants. Il y aura ainsi des écarts importants à court terme. Par exemple, le prix de la moulée pour les producteurs agricoles augmente avec le prix des grains. Normalement, la valeur de leur production s’ajuste au marché. Mais lorsque les coûts de production augmentent rapidement, la valeur de la production, elle, n’augmente pas à court terme. Après un certain temps, en principe, le marché trouve son équilibre.


Quelle est la situation du côté de l’approvisionnement des fertilisants?


Dans le contexte actuel, il y a de bonnes nouvelles, mais également des risques. La bonne nouvelle, c’est que puisque nous sommes assez proches de la période du printemps, la grande majorité du volume de fertilisants dont on aura besoin pour la saison qui s’en vient est déjà reçue. C’est stocké dans nos installations, dans nos entrepôts, et dans ceux des détaillants et des coentreprises, et même chez des producteurs agricoles qui possèdent certaines capacités d’entreposage à la ferme. Ces réserves diminuent le risque. Un autre élément à garder en tête, c’est qu’une portion de notre volume annuel de potasse et de phosphore, appliqué en partie à l’automne en prévision de la prochaine saison, est déjà dans le sol. Nous avons ainsi reçu, pour l’est du Canada, entre les deux tiers et les trois quarts des volumes de fertilisants nécessaires pour la saison 2022.


Vous avez mentionné un élément positif, mais il y a aussi des risques. Quels sont-ils?

La hausse des prix des fertilisants, bien sûr, mais aussi leur disponibilité pour les besoins de réapprovisionnement. La Russie nous fournit principalement de l’azote, à hauteur de 40 % de nos besoins dans une année normale. Elle nous fournit aussi du phosphore à l’occasion. Cet élément nous provient majoritairement de la Floride ou du Maroc. L’Ukraine, de son côté, n’est pas un fabricant d’engrais important, mais des volumes peuvent parfois passer par ses ports et ses installations. Donc, si nous n’importons plus de la Russie en raison du conflit, nous devrons rapidement trouver d’autres sources afin d’avoir des volumes de réapprovisionnement disponibles pour les producteurs.


Quelles autres options s’offrent alors à vous?


Une chose joue en notre faveur, ce sont nos installations de réception et de distribution sur la voie maritime. Ce sont des infrastructures de classe mondiale qui nous permettent de recevoir des intrants en provenance de partout dans le monde. Les producteurs ont généralement besoin de leurs intrants en production végétale à l’intérieur d’une période très très courte. Et normalement, la planification de l’approvisionnement permet de bien répondre à ce pic de demande au moment des semis. Mais si, en raison du conflit, on ne peut accueillir un bateau en provenance de la Russie deux semaines avant la période d’ensemencement, il ne nous reste plus suffisamment de temps pour s’approvisionner ailleurs. On devra considérer des délais supplémentaires si l’urée doit nous être acheminée à partir de la Chine plutôt que de la mer Noire. Pour nous appuyer, nous disposons aussi de bonnes installations ferroviaires et de possibilités d’approvisionnement par camions. On pourrait donc acheter des marchandises d’autres distributeurs ou fabricants de l’est du Canada et du nord-est des États-Unis. Nous sommes en bonne posture pour trouver des solutions, bien qu’il demeure beaucoup d’incertitude.


Les producteurs peuvent-ils prendre des mesures particulières pour tenter de diminuer les impacts qu’ils subissent?


Premièrement, je ne recommande pas qu’ils changent leur plan de cultures à cause des risques qui pèsent ou des attentes par rapport à l’approvisionnement. Il n’y a rien de tangible en ce moment qui nous fait croire que nous ne pourrons pas leur fournir ce dont ils ont besoin. Deuxièmement, je leur conseille d’avoir une communication très ouverte avec leur coopérative ou détaillant, tout en gardant en tête que, même pour ces fournisseurs, il est difficile d’anticiper la suite des choses, car tout change vite, souvent d’heure en heure. Un troisième élément, c’est le rôle de l’expert-conseil. Si des fertilisants s’avéraient moins disponibles, ce dernier peut aider le producteur agricole à prendre les meilleures décisions dans son entreprise et à trouver des options différentes de ses pratiques habituelles. Il pourrait, par exemple, modifier ses applications d’azote dans le maïs en les répartissant différemment dans la saison de culture en fonction des disponibilités. Il y a des solutions et nous sommes là pour les aider.


Par : Patrick Dupuis (08/03/2022)

Source : cooperateur.coop

Photo : rawpixel.com