L’avenir de l’industrie agroalimentaire québécoise est en jeu


Nous ne sommes plus en 1960, décennie de transformation systémique ayant mené au système agroalimentaire actuel. Aujourd’hui encore, l’heure est au changement. La question sur toutes les lèvres : quel changement ? Un retour à l’arrière ? Non. Un nouveau système d’agriculture diversifiée ? Peut-être.


Le contour d’une réponse peut être trouvé en Outaouais, cette région agricole du sud-ouest du Québec. Comme pour le reste de la province, les fermes en Ouatouais demeurent très concentrées et centrées sur la production bovine et laitière. On compte 897 fermes enregistrées au MAPAQ en Outaouais, avec une diminution annuelle du nombre de fermes à un rythme de 2,2 %, contre 3,5 % au Québec. Cependant, pour les entreprises dont l’élevage bovin est l’activité principale, la baisse est de 13 %, alors que l’ère est à l’innovation pour une filière agroalimentaire plus diversifiée, durable et résiliente soutenue par des efforts des gouvernements de tous les ordres.


Visionnaires ou réactionnaires, les nouvelles générations ?


Le rapport Pronovost sur l’agriculture s’appuie sur une collection de 800 entrevues (dont 770 mémoires) avec les principaux acteurs de l’industrie. Le rapport a cerné le besoin d’un assouplissement du cadre juridique actuel, basé sur la protection du territoire agricole, l’agriculture industrielle et la gestion de l’offre, pour permettre l’innovation en agriculture. Le gouvernement québécois n’a pas agi sur ces recommandations. Cela n’a pas empêché une panoplie de nouveaux modèles de voir le jour depuis : de la ferme familiale artisanale à l’agrotourisme en passant par l’hydroponique et l’agriculture urbaine.


On estime que 44,7 % des entreprises agricoles de l’Outaouais avaient des revenus agricoles bruts de moins de 24 999 $ en 2016, comparativement à 28,3 % pour l’ensemble du Québec. De plus, moins du quart des fermes déclarent utiliser des pesticides, alors que c’est près de la moitié à l’échelle du Québec qui en utilisent.


Une des meilleures façons de comprendre la transition agroalimentaire est d’aller à la rencontre de cette nouvelle génération d’agriculteurs. De mes entretiens informels et de mon travail en campagne avec des petits agriculteurs de la région, j’ai appris qu’il existe un grand nombre de fermes ayant des modèles écologiques innovants. La Ferme Juniper, près de Wakefield, dessine une image de notre passé paysan, alors que la Ferme pays vert, à Quyon, y rajoute des techniques modernes de culture avec serres. Enfin, comment oublier la Ferme tropicale, où poussent des légumes tropicaux jamais vus ici au Québec et qui possède un modèle de sociofinancement à l’africaine où les actionnaires sont les bénéficiaires.


De l’autre côté du spectre, il y a des énormes entreprises agricoles, comme la Willow Hollow Farm et les Gladcrest Farms, à Shawville, qui sont parmi les plus grands producteurs laitiers de la région. Scott Judd, propriétaire des Glad Crest Farms, vient de lancer un vignoble écologique, nommé Little Red Wagon Winery, dans une perspective d’agrotourisme. De son côté, la Willow Hollow Farm combine élevage éthique et écologie : elle fait présentement partie d’un projet pilote qui met à l’essai un système de recyclage de couverts de bottes de foin. Ce ne sont donc pas que les petits producteurs qui innovent du côté écologique.


L’attrait indéniable de l’autosuffisance alimentaire


Inutile de dire que les deux dernières années ont été assez turbulentes avec la pandémie et les manifestations à Ottawa. Le système d’approvisionnement alimentaire n’a pas été épargné. Les changements dans les habitudes des consommateurs, la pénurie de main-d’oeuvre, l’inflation, les fermetures d’entreprises et des frontières viennent déstabiliser la longue chaîne traditionnelle amenant la nourriture à votre assiette. Selon Statistique Canada, le tiers des entreprises alimentaires s’attendent à des difficultés d’approvisionnement pour le reste de l’été 2022, du grossiste au détaillant en passant par le restaurateur.


Une simple visite à l’épicerie vous fera remarquer un autre problème fort alarmant : l’inflation spectaculaire des produits agroalimentaires de 5,7 % en moyenne. Pourtant, notre système d’agriculture actuel repose sur l’idée de produire plus pour moins. Quelque chose fait défaut.


Une mobilisation collective vers le développement durable

Le gouvernement n’est pas aveugle, tous les paliers du gouvernement se mobilisent sur les enjeux d’inflation et d’approvisionnement dans un contexte de changements climatiques.


Au niveau régional, on remarque une tendance à l’agrotourisme et au développement durable. La première action de la députée du Pontiac, Sophie Chatel et de ses confrères de l’Outaouais, a été de préparer un plan régional. Une première table ronde en agriculture a eu lieu et des consultations publiques sont déjà lancées. Cette initiative démocratique et participative semble prometteuse.


Enfin, au niveau provincial, le plan d’agriculture durable du gouvernement du Québec prévoit des financements non négligeables en agriculture pour une transition écologique incluant (en dollars canadiens) : 30 millions pour la recherche, 75 millions d’incitatifs aux producteurs qui désirent adopter des mesures écologiques et 25 millions réservés aux transferts techniques en agroécologie. L’UPA et Équiterre ont d’ailleurs salué ce plan comme un bon pas dans la bonne direction, bien qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire et que le montant de financement soit plus faible que prévu.


Cela étant dit, avec les produits biologiques composant 1,5 % de l’offre agroalimentaire québécoise et une faible quantité de producteurs utilisant exclusivement les circuits courts, il est trop tôt pour jeter aux oubliettes l’agriculture industrielle. L’avenir sera déterminé par l’interaction entre le système agroalimentaire écologique et local et le système industriel. Plus particulièrement, il faudra capitaliser sur les forces et faiblesses des deux systèmes dans une optique de souveraineté alimentaire, priorité déjà reconnue par le MAPAQ sous Pauline Marois.


Opinion par : Évan Boogaart (08/07/2022)

Source : ledevoir.com

Photo : Jacques Nadeau | Le Devoir (tirée de l'article original)