L’usine de Sanimax à Montréal en danger


Sanimax pourrait devoir fermer son usine de Rivière-des-Prairies si la Ville de Montréal applique, comme elle le souhaite, un règlement plus sévère sur les odeurs. Cette possibilité qui réjouirait les voisins des installations déstabiliserait toutefois l’ensemble de la chaîne alimentaire québécoise, qui dépend de l’entreprise pour traiter ce qui sort des abattoirs et récupérer les huiles utilisées par les restaurants.


« Si nous devons nous plier aux exigences de la modification telles quelles, on n’aura pas le choix : on ferme l’usine de Montréal [qui emploie plus de 300 personnes] dans 18 mois », laisse tomber Martial Hamel.


Le p.-d.g. pour l’Amérique du Nord de Sanimax confirme au Devoir avoir entamé des démarches auprès du gouvernement pour suspendre l’adoption, en juin, d’un règlement adopté par la Communauté métropolitaine de Montréal.


Celui-ci propose d’encadrer davantage les activités d’équarrissage, soit les activités de collecte et de traitement des sous-produits animaux qui sortent des abattoirs et dont les épiceries et les boucheries ne veulent pas. Entre autres choses, la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) veut resserrer les heures d’ouverture de Sanimax, propriétaire de l’unique usine de ce type à Montréal, et contraindre l’entreprise à respecter un seuil d’odeur en tout temps. Mais ce seuil est si bas, estime M. Hamel, « que même les [restaurants] McDonald’s vont avoir de la difficulté à le respecter ».


Le règlement accorde aussi à la Ville de Montréal le pouvoir de révoquer ou de suspendre les permis en cas de non-conformité. Elle donne aussi 18 mois à Sanimax pour construire un garage afin d’accueillir les camions qui viennent décharger leur marchandise. « Le garage, c’est une solution qu’on avait proposée [dès 2020], mais on n’a toujours pas reçu les changements de zonage qui nous permettent de construire. Et la Ville s’est retirée [en août 2021] des discussions qu’on avait ensemble », dit-il.


Dans une lettre envoyée au gouvernement du Québec à la mi-juillet, Sanimax qualifie « d’expropriation déguisée » la démarche de la CMM et de Montréal. Les critères sont irréalistes pour une entreprise qui oeuvre dans ce secteur, dit M. Hamel.


La Ville de Montréal a refusé une demande d’entrevue à ce sujet. Dans sa réponse écrite, elle avance : « Pour nous, l’important, c’est que les citoyens de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles retrouvent leur qualité de vie le plus rapidement possible. »


Force est de constater que la cohabitation entre Sanimax et des résidents du quartier est pour le moins difficile. Les plaintes se sont en effet multipliées ces dernières années. Une demande d’action collective contre l’entreprise a récemment été déposée à la Cour supérieure du Québec pour forcer la multinationale québécoise à mettre en place des mesures pour réduire les odeurs qualifiées de « nauséabondes » et de « fétides ».


L’agroalimentaire sur le qui-vive


Or, pendant que l’impasse entre Montréal et Sanimax perdure, c’est l’industrie agroalimentaire québécoise qui est sur le qui-vive. Un ralentissement — ou l’arrêt — des activités de l’usine montréalaise de la multinationale aurait un impact notable sur l’ensemble du secteur, et ce, à l’échelle provinciale.


À lui seul, le site de Rivière-des-Prairies collecte et traite la presque totalité de tout ce qui sort des abattoirs du Québec. Chaque semaine, cinq millions de poulets et 175 000 porcs y sont traités. S’ajoutent aux sous-produits animaux les huiles usagées provenant des restaurants. Chaque année, c’est 25 000 camions qui entrent et sortent du site.


« Sanimax est un joueur extrêmement important dans notre chaîne de production. On suit de très très près ce qui se déroule dans le dossier », indique Richard Vigneau, porte-parole d’Olymel, plus important transformateur de la province. Son de cloche similaire chez Sollio — l’ancienne Coop fédérée — dont les membres « sont à la fois fournisseurs et clients de Sanimax », explique Simon Baillargeon, v.-p. au développement des affaires et conseiller stratégique de la coopérative. En effet, les éleveurs utilisent le « gras animal et végétal » qui sort de l’usine comme intrants dans la nourriture pour leurs animaux.


Du coup, un effet domino est à prévoir si l’usine freine ses activités : le coût des intrants augmentera, ce qui aura un impact sur le prix de ce qui est vendu dans les épiceries et les boucheries, note-t-il.


Mais au-delà des enjeux économiques et commerciaux, il y a ceux liés à la santé publique : « L’équarrissage, c’est une activité qui est aussi sanitaire. Si on ne récupère pas les animaux à la ferme, ça pourrait être enfoui n’importe où, dans un champ ou dans le boisé d’un producteur. Et ensuite, avec l’écoulement des eaux, ça pourrait se retrouver dans les eaux souterraines. »


Le dossier dépasse largement la seule considération des odeurs d’une municipalité, selon Dimitri Fraeyes, vice-président à l’innovation et aux affaires économiques du Conseil de la transformation alimentaire du Québec : « On n’a qu’à penser à l’environnement parce que ce qu’on observe dans ce dossier, c’est qu’il y a opposition entre une réglementation sur les odeurs et une autre sur la gestion des matières résiduelles. »


M. Fraeyes rappelle que les municipalités devaient, en 2020, avoir détourné des sites d’enfouissement 100 % des matières organiques générées sur leur territoire. « Elles n’ont pas atteint ces cibles, donc, cela a été repoussé. Elles doivent maintenant détourner 70 % d’ici 2030. Moi, je me questionne sur la capacité des municipalités, dont Montréal, d’atteindre leurs objectifs si des usines d’équarrissage ferment », dit-il.


Dans les réponses communiquées par écrit au Devoir, la Ville de Montréal indique pour sa part qu’aucun « plan complet permettant l’atteinte de la réglementation n’a jamais été déposé » par Sanimax. Elle soutient que les « solutions technologiques que nous souhaitons pour les Montréalais et Montréalaises existent, elles ont fait leurs preuves et elles sont utilisées ailleurs dans le monde ».


Questionnée sur ses refus de reprendre les discussions au cours de la dernière année à la suite de demandes de l’entreprise et du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), elle se dit maintenant « très ouverte à redémarrer des discussions avec le MAPAQ et Sanimax » pour travailler au développement d’un plan d’action gouvernemental à l’échelle provinciale qui aurait pour but de réduire des odeurs et d’assurer une meilleure qualité de vie des résidents qui demeurent près de ce type d’usine.


Par : Ulysse Bergeron (09/08/2022)

Source : ledevoir.com

Photo : Charlie Neibergall | Associated Press (tirée du présent article)